La place que l’on prend, la place que l’on donne
Pourquoi l’absence de cadre transforme votre entreprise en théâtre familial et ce que cela coûte vraiment
PERFORMANCE DU MANAGEMENT
Christine Pansier
6/8/20265 min read


Il existe une scène que tous les dirigeants connaissent sans jamais la nommer. Une réunion. Autour de la table, les mêmes qui parlent fort, les mêmes qui se taisent, les mêmes qui attendent qu’on décide à leur place. Rien d’anormal en apparence. Et pourtant tout se joue là.
Parce qu’une entreprise n’est pas seulement un lieu de production. C’est une scène. Et sur cette scène, chacun rejoue, sans le savoir, une question qu’il porte depuis l’enfance : quelle est ma place ?
La place ne se choisit pas, elle s’attribue
Dans une famille, personne ne décide consciemment de son rôle. L’aîné devient responsable. Le cadet, qu’on protège. L’un répare, l’autre dérange, un troisième fait le lien. On grandit avec une place assignée et l’on apprend à exister à travers elle.
Le problème, c’est qu’on ne la quitte jamais vraiment. On la rejoue. Au travail, dans le couple, dans l’entreprise. Sauf qu’en entreprise, le dirigeant n’est pas un acteur parmi d’autres : il distribue les rôles. C’est ce qui rend la question si décisive.
Quelle place se donne le dirigeant ?
Tout commence ici, et presque personne ne s’y arrête. Le dirigeant qui se vit comme « celui sur qui tout repose » n’a pas choisi cette posture par stratégie. Il la rejoue. Souvent, c’est l’enfant qui a compris très tôt que pour avoir une place, il fallait porter, résoudre, tenir.
Cette place a un revers que l’on voit rarement : on ne distribue aux autres que les rôles compatibles avec le sien. Un dirigeant indispensable fabrique, sans le vouloir, des collaborateurs dispensables. La place qu’il donne aux autres est le négatif photographique de celle qu’il s’octroie.
Quelle place les autres s’autorisent-ils à prendre ?
Car la place ne se distribue pas seulement du haut vers le bas. Elle se prend aussi, latéralement, par tous ceux à qui le cadre ne dit pas clairement où s’arrêter.
J’ai accompagné une entreprise où ce mécanisme se jouait de manière très lisible. Un membre du comité de direction, à fonction transverse _ sans aucun rattachement hiérarchique sur les équipes _ s’était progressivement mis à intervenir partout : sur les sujets des uns, les arbitrages des autres, les décisions qui ne relevaient en rien de son périmètre. Vu de l’extérieur, on aurait pu y lire de l’ambition, voire de l’intrusion. La réalité était plus simple, et plus universelle : rien ne lui disait où était sa place. Alors il occupait l’espace disponible.
C’est tout l’enjeu d’une fonction transverse. Quand elle est clairement cadrée, elle irrigue, elle relie, elle fait circuler, c’est précisément sa valeur. Quand elle ne l’est pas, elle déborde. Non par malveillance, mais par mécanique : un périmètre flou est une invitation à s’étendre, et chacun y répond selon son tempérament.
Le coût, lui, est bien réel. Chaque mètre carré pris par l’un est un mètre carré retiré à un autre. Les responsables hiérarchiques voient leur autorité se diluer sans pouvoir nommer ce qui se passe. Les équipes reçoivent des signaux contradictoires et finissent par ne plus savoir à qui se référer. Et la tension monte, non entre des personnes, mais entre des places mal définies.
Ce que cet exemple révèle est plus large que lui : le flou ne crée jamais le vide, il crée la surenchère. Là où le cadre manque, ce ne sont pas les plus légitimes qui occupent l’espace, mais les plus à l’aise pour le prendre. Et le dirigeant, qui croyait laisser de la souplesse, découvre qu’il a en réalité laissé un terrain à conquérir.
Trois tensions qui s’installent en silence
Quand la question de la place n’est pas posée, l’organisation ne se bloque pas d’un coup. Elle se grippe lentement, par trois mécanismes qui se renforcent.
La tension des territoires. Quand les places ne sont pas nommées, elles se prennent. Les plus assurés étendent leur zone d’influence, les plus loyaux se retirent par prudence, les plus anxieux contrôlent pour se rassurer. Ce ne sont plus les compétences qui organisent le travail, ce sont les tempéraments, et parfois les blessures. Les conflits qui en naissent paraissent personnels. Ils sont en réalité structurels.
La déresponsabilisation. C’est la conséquence la plus coûteuse. Lorsque le dirigeant reprend, corrige, retranche « pour aller plus vite », il envoie un message que chacun finit par intégrer : décider ne sert à rien. Alors on cesse de décider. La responsabilité remonte mécaniquement vers le sommet, et avec elle la charge mentale, les arbitrages, les goulots d’étranglement. Le dirigeant se plaint d’équipes qui « ne prennent pas d’initiative », sans voir qu’il a, sans le vouloir, rendu l’initiative inutile.
La perte d’autonomie. C’est l’aboutissement. Une équipe privée de place réelle perd peu à peu sa capacité à se tenir debout seule. Non par incompétence — c’est là toute l’illusion — mais parce que le cadre ne rend pas l’autonomie possible. On confond alors un défaut de cadre avec un défaut de personnes. Et l’on recrute, on forme, on motive… sans jamais traiter la vraie cause.
Ce que fait - et ne fait pas - un cadre
On imagine souvent le cadre comme une contrainte. C’est exactement l’inverse. Un cadre clair est une sécurité. Il dit à chacun : ta place existe, elle est nommée, tu n’as plus à te battre pour elle. Il définit les territoires, les marges d’autonomie, ce qui se décide et par qui. Il libère, parce qu’il rend les luttes inutiles.
En l’absence de cadre, la place ne disparaît pas. Elle se prend, selon les vieux schémas, ceux de la famille sans règles. C’est précisément là que se logent les signaux faibles : réunions où personne n’ose, collaborateurs qui surjouent ou s’effacent, décisions qui ne se prennent jamais au bon niveau. Autant de symptômes d’un cadre absent.
Le paradoxe que tout dirigeant doit affronter
Voici ce que ma vision panoramique me fait voir, à force d’observer les PME de l’intérieur : on ne peut donner une place aux autres que si l’on a trouvé la sienne.
Un dirigeant qui n’a pas réglé sa propre question de place ne pourra jamais poser un cadre stable. Parce que le cadre, c’est lui qui le tient. S’il flotte, le cadre flotte. S’il a besoin d’être indispensable, aucun cadre ne tiendra contre ce besoin.
La bonne nouvelle, c’est que cette question se travaille. Elle ne relève pas d’un défaut de caractère, mais d’une histoire que l’on peut relire. Et le jour où un dirigeant trouve sa place, non plus celle qu’il rejoue, mais celle qu’il choisit, toute l’organisation respire différemment. Les territoires s’apaisent. La responsabilité redescend. L’autonomie revient.
Parce qu’une entreprise où chacun connaît sa place n’est pas une entreprise rigide. C’est une entreprise enfin libre de grandir.


Fait avec 🧡 par Christine Pansier et Namaste Communication
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